Switzerland

La dernière braderie du mythique Karloff laisse les cinéphiles orphelins

«Vous fermez?» Il y a ceux qui connaissent déjà la triste nouvelle, annoncée en décembre dernier, et ceux qui la découvrent au comptoir. Le Karloff, emblématique magasin de DVD lausannois, tirera sa révérence le 14 mars prochain.

Depuis vendredi, ses trésors sont bradés à moitié prix. Alors évidemment, quand ses clients lui disent «désolé», Michaël Frei fait bonne figure, mais avoue que ce n’est pas le plus beau jour de sa vie. Il tenait la boutique depuis 25 ans. La vidéo à la demande sur internet a finalement eu raison de son commerce.

«Après l’annonce de la fermeture, décembre a été vraiment intense. Beaucoup de gens sont venus pour une dernière commande ou juste pour nous soutenir. Ils étaient parfois assez émus.» En ce premier jour de liquidation, quelques habitués étaient au rendez-vous. Certains avaient la mine sombre, voire les yeux brillants.

«Ce n’est pas simplement dommage. C’est la fin du monde», lâche Daniel. Sous son bras: sa trouvaille du jour, un petit coffret de documentaires intitulé «Bergman: Mode d’emploi». La dernière fois qu’il était venu, c’était pour acheter toute la collection des dessins animés de Walt Disney, un cadeau pour faire découvrir «ce patrimoine» à un enfant.

Les DVD ont une odeur

Comme un défi à l’air du temps, Daniel affirme: «Je n’ai jamais acheté quoi que ce soit sur internet, ni livre ni film.» Il rend aussi hommage à Michaël Frei. «Le Karloff, c’est d’abord une personne. Quelqu’un qui incarne un magasin et une passion.» Les autres clients, comme Christophe, ne s’y trompent pas, non plus. «Qu’est-ce que j’ai acheté? Un film de Marcel Carné. Un de mes amis le cherchait sans succès. Ce monsieur l’a trouvé pour moi.» Ce film, c’est «Juliette ou la clé des songes», sorti en 1951, avec Gérard Philipe.

D’ordinaire, ce qui intéresse Christophe, ce sont plutôt les vieux films d’arts martiaux. Où les trouvera-t-il à l’avenir? Il avoue qu’il n’en sait trop rien. «J’imagine que j’en regarderai moins. J’ai 60 ans, Netflix et Amazon, ce n’est pas de ma génération.»

Mais même pour les jeunes clients, les sirènes des offres en ligne n’ont rien de séduisant. «Je n’ai aucun plaisir à cliquer sur une liste pour choisir un film sur mon ordinateur», explique Xavier, l’heureux propriétaire d’une collection de plus de 2000 DVD. «Il y a encore beaucoup de gens qui veulent avoir un contact avec un objet. Un DVD, ça a une odeur.»

S’il est d’une autre génération de clients, Pierre est du même avis. «Télécharger un film ne m’intéresse pas plus que de lire un livre sur une tablette. Chez moi, ma collection de films et ma bibliothèque sont côte à côte.» Et pourtant, il n’est pas réfractaire à la technologie. «J’avais l’habitude de commander mes films à travers le site du Karloff.»

Sur son smartphone, il a d’ailleurs accès en tout temps au catalogue de sa collection personnelle. «Cela me permet de savoir ce que j’ai déjà.» C’est ainsi qu’il a fait ses emplettes: une dizaine de films qu’il n’a jamais vus, signés John Huston et Otto Preminger. «En plus, les DVD incluent des bonus qu’on ne trouvera plus sur internet.»

«On nous dit que le streaming rendra tout accessible. C’est plutôt le contraire qui se passe, commente Michaël Frey, amer. Une grande partie du cinéma classique et du cinéma d’auteur ne sera jamais en ligne. Cela ne rapporte pas assez d’argent.»

L’âme du Karloff n’a toutefois pas dit son dernier mot. À travers son site, il continuera à dispenser ses conseils et chercher des films rares pour ses clients.

On devrait aussi le retrouver au Capitole, lorsque la rénovation de la salle sera achevée pour y accueillir les projections de la Cinémathèque suisse. Le Karloff ferme boutique, mais son histoire n’est pas tout à fait finie.