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King Krule, jeune roi de la chanson rock

Sa voix porte l’histoire de la scène anglaise. Timbre rêche, mâchoire ankylosée, c’est l’héritage du punk, du pub rock, d’une certaine idée de la brit pop encore que charrie le chant. La scansion pleine de hargne, le phrasé proche du parlé portent également les stigmates du hip-hop britanniques, ses tournures torturées, et sa versification libre. Qu’on y mette des basses minimalistes, des guitares de travers, des batteries démontées et de l’électronique - beaucoup d’effets, mais rien de boursouflé, plutôt un paysage grinçant, relevé ici d’un sax abrasif, ailleurs d’un oppressant bourdonnement: King Krule, troisième album dans les bacs le 21 février prochain, impose une démarche aussi singulière que séduisante. Son titre: «Man Alive!».

Ledit King Krule, Archy Ivan Marshall pour l’état civil, n’a que 25 ans d’existence, caractère juvénile d’autant plus marquant que son visage reste celui d’un adolescent aussi pâle que roux. Sa carrière, pourtant, est épaisse de nombreux projets musicaux. Il signait Zoo Kid il y a dix ans de cela, déjà dans une veine rock particulièrement dépouillée.

En marge ce premier alias, le jeune homme, cette fois en tant qu’Edgar the Beatmaker, visitait le large domaine des breakbeat hip-hop, toujours reconnaissable cependant, grâce à son style vocal particulier qu’il mêlait à d’autres rappeurs. Musicien polyvalent, artiste multifacettes, Archy Ivan Marshall – qui réserve son nom propre pour quelques productions plus electro, quoique toujours proches du hip-hop – réalise avec King Krule le croisement idéal de ses autres préoccupations.

On se souvient l’impressionnant «Easy Easy» en 2013, rustique comme le Clash des débuts, gouailleur comme le Blur primitif. Mais ô combien plus sinistre. «Je déteste tout le monde.» Voilà ce que déclarait le jeune prodige il y a sept ans dans les colonnes du «Guardian».

De Damon Albarn, chanteur de Blur, on retrouve aujourd’hui un peu de son chant dévissé. Ainsi d’«Alone, Omen 3»: une chanson au rythme lent, très lent, poisseux pour ainsi dire, maladif même, couronné par ce chant désarticulé, comme atteint de catalepsie. C’est terrible? Particulièrement impressionnant à entendre.

On pourrait s’arrêter net devant l’apparente dépression que suggère la musique de King Krule. Pourtant, on y revient encore. Est-ce pour la manière dont les arrangements, aussi nus soient-ils, s’avèrent excellents? Voilà le single de ce nouvel album, «(Don’t Let The Dragon) Draag On»: un arpège de guitare, trois accords parcimonieux, à nouveau cette basse épaisse. Un clip vidéo accompagne la chanson, inspiré par «La passion de Jeanne d’Arc» de Dreyer : regard halluciné, le chanteur apparaît dans un plan unique, ligoté sur un bûcher...

«Man Alive!»,
King Krule (XL Recordings)