Switzerland

Café historique: Le «10 août», ce morceau d’âme de la cité arraché aux Veveysans

Lieu de réunion de toutes les classes sociales, la mythique enseigne disparaissait il y a 15 ans. La tristesse subsiste. Son ultime patron raconte.

Le nouveau et actuel bâtiment qui a abrité le Café du 10 août a été construit en 1887. Ici une image prise vers 1890-1900, avant l’élargissement de la rue de Lausanne en 1904.

Le nouveau et actuel bâtiment qui a abrité le Café du 10 août a été construit en 1887. Ici une image prise vers 1890-1900, avant l’élargissement de la rue de Lausanne en 1904.

Musée historique de Vevey

Ce prestigieux café-restaurant avait même fait l’objet d’une étude ethnologique, tant il était le lieu de rencontre de toutes les couches sociales. Cela fait quinze ans que le «10 août» a disparu, laissant la place à une enseigne Starbucks. «J’y pense tous les jours avec nostalgie et regret, confie Jean-François Pache, le dernier patron. J’ai une blessure qui ne peut pas se cautériser.» C’est que ce descendant de la troisième génération de l’ultime famille de tenanciers habite toujours dans l’immeuble de l’Avenue de la Gare 23: «Chaque matin, sorte de déformation professionnelle, je regarde encore si toutes les ampoules du café son bien allumées. C’était un de mes combats quotidiens à l’époque.»

Une carte postale, provenant d’un dessin de l’intérieur du café du 10 août, publiée par Säuberlin & Pfeiffer en 1906.

Une carte postale, provenant d’un dessin de l’intérieur du café du 10 août, publiée par Säuberlin & Pfeiffer en 1906.

Musée historique de la ville de Vevey.

«Je pense à ce café tous les jours avec nostalgie et regret. C’est comme une blessure qui ne peut pas se cautériser»

Jean-François Pache, dernier patron du Café du 10 août

Avec la disparition du Café-Restaurant du 10 août, présent sur la place de la Gare durant 160 ans, c’est un morceau de l’âme de la cité qui a été arraché aux Veveysans en septembre 2005, selon Yves Christen, ancien syndic et président du Conseil national: «Beaucoup d’habitants ont pleuré sa fermeture. Ils regrettent à la fois la tradition républicaine du lieu et sa tradition culinaire de mets de brasserie. Ce n’était pas que le fief du Parti radical, mais surtout un endroit de convivialité pour tous.» Jean-François Pache acquiesce: «Il y avait une sorte de brassage social qui n’existe plus. Le simple pékin était flatté de pouvoir y croiser le PDG de Nestlé. Je m’y suis aussi lié d’amitié avec des personnalités, l’humoriste Emil Steinberger et son épouse Niccel en tête. Nous avions à cœur d’effectuer un service personnalisé, connaissant les goûts et le rituel de la plupart de nos clients. J’étais très fier de notre carte dessinée par l’artiste Marino Haupt.»

D’une révolution à l’autre

Il y avait de tout dans ce bistrot. La monarchie et la république s’y sont même côtoyées de près: la raison sociale initiale du café remontait à la Constitution vaudoise du 10 août 1845. C’était alors une petite pinte où se réunissaient les patriotes du Parti radical pour célébrer leur prise du pouvoir lors de la révolution verte. Mais en 1887, l’établissement fut agrandi sur cinq étages. Et son nouveau propriétaire préféra prendre la signification historique du 10 août 1792, soit le massacre des gardes suisses du roi de France Louis XVI aux Tuileries à Paris. D’où le Cent-Suisse qui se mit à trôner sur l’enseigne, suivi peu après par le lion lucernois gravé dans le marbre, symbole de la loyauté des soldats helvétiques à la royauté. «Les clients radicaux qui fréquentaient l’établissement ne savaient plus à quel événement se référer, commente Yves Christen. Cette perte de repère a été symbolique de leur lent glissement à droite.»

Le café a servi de cadre à la publication en 2012 d’une petite bible de la politique veveysanne des années 1965-1995. Yves Christen y a réuni et commenté dans le livre «Caricatures» les dessins satiriques de Jean Pache, l’avant-dernier patron, père de Jean-François. Esquissées sur le coin du zinc et souvent terminées à l’aquarelle, ces caricatures habillaient les murs de l’établissement. Jean Pache croquait les habitués, parfois les clients de passage, comme le ministre français François Léotard, entré par hasard un soir de 1989.

Le lieu a été fréquenté par bien d’autres célébrités de Charlie Chaplin à David Niven, en passant par Tchaïkovski, Nabokov, Kokoschka ou Peter Ustinov. Le fameux ténor Hugues Cuénod traversait lui la place du Marché en voisin pour venir déguster son mets préféré: des croûtes au fromage accompagnée d’une flûte de champagne. Un régime excellent: le musicien décédé en 2010 a vécu 108 ans.

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