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Switzerland

Yverdon: la fin discrète d’un petit kiosque à l’ancienne

C’était un petit kiosque d’Yverdon qui avait été peint en rose, peut-être pour donner un peu plus de couleur à ce recoin plutôt morose. L’édicule des Remparts, situé au centre de la place d’Armes, a définitivement fermé ses portes dimanche dernier, après des décennies d’activité.

Las. Parce que le projet de refonte complète de ce vaste espace en parking souterrain recouvert d’une esplanade toute verte et piétonne condamnait le vieux kiosque accolé aux toilettes publiques. Parce que pas le courage de reprendre un nouveau kiosque et d’y injecter de nouveau des milliers de francs de fonds propres. Parce que finalement tant pis, a rapporté récemment «La Région». La joviale patronne Fatzane Di Fuorti a préféré vendre ses derniers paquets de cigarettes. Sans filtres et sans demander son reste.

«En réalité on parle peu de météo ici»

«J’aurai gagné peu d’argent au final, j’ai à peine fini de rembourser mes emprunts», souffle-t-elle, appuyée derrière le comptoir, la télévision kosovare tournant en boucle sur les dégâts de la dernière réplique du séisme. «Par contre on gagne autre chose. Vous n’imaginez pas ce que les gens peuvent confier à un buraliste. Tout. Les divorces, les enfants, les problèmes de santé. En réalité on parle peu de météo ici.»

Il paraît que c’est le meilleur endroit pour savoir ce qui se passe en ville, pour donner deux balles à Raoul, le célèbre SDF d’Yverdon, ou pour mesurer la cote de popularité du syndic.

La psychologie du Tribolo

Voilà six ans que Fatzane Di Fuorti voit défiler tout un petit monde entre les rayons de magazines (ici, dit-elle, la presse n’est pas en crise), le frigo à glaces en été et le radiateur d’appoint en hiver. «À 7h, les cafetiers du coin viennent prendre les journaux. Ensuite c’est calme jusqu’à 8h. Là, on a le va-et-vient des seniors qui viennent faire la causette. Vous n’imaginez pas ce qu’ils jouent au loto. Surtout les grand-mères. À mon avis, ils essaient tous de trouver une raison de rassembler un peu la famille.» Fatzane Di Fuorti n’a pas fait de thèse en psychologie. Mais elle a eu le temps d’en observer, de ces mains nerveuses qui grattent des Tribolo avec des pièces de cent sous ou de ces immigrés qui remplissent savamment des cartes de l’EuroMillions. «Ils croient tous en quelque chose quand ils jouent.»

L’oreille des marginaux

Le petit kiosque des remparts, c’était le troisième point de chute de toute une population de marginaux et de toxicomanes dont le territoire va de la tonnelle Belle Époque voisine au Denner d’en face. Jusqu’à ce que la plupart se fassent jeter de la supérette. «Alors j’ai fini par aller acheter moi-même des bières que je revendais un peu plus cher, dit-elle, soudain sérieuse. C’est pas pour me faire du chiffre, mais c’est pour eux. Avec le temps, j’ai fini par les comprendre. Le pire qu’on puisse leur faire, c’est de les ignorer.»

Une marginale en doudoune rentre. «T’as les cigarettes pas chères?» «Non, écoute, mais tiens les cigarillos à la menthe. Ce sont mes derniers. Te les offre.» «Ouais, mais les autres? Bon tant pis.» Elle ressort.

Fatzane Di Fuorti soupire. «L’un d’eux est mort il n’y a pas longtemps d’une overdose. C’est moi qui ai conduit toute l’équipe à l’enterrement. C’était aussi eux sa famille.» Elle enchaîne. «En étant ici on se rend compte de la solitude des gens. De la réalité et de la valeur de l’argent aussi. Il y a un vieil homme qui vient tous les vendredis acheter son paquet à coups de pièces de 5 centimes.» Il a dû les économiser toute la semaine.

«C’est ici que j’ai appris à apprécier la liberté»

Tout un petit monde a défilé chez la buraliste. Les maraîchers les jours de foire, qui laissaient quelques invendus. L’autre jour, ils ont aussi laissé des fleurs. Un type, une fois, qui y a fait un malaise. Des gredins qui sont partis avec le change. Sinon que des gens bien intentionnés, souligne la quinquagénaire, qui s’est débarrassée des revues osées à son arrivée. À midi, une bande d’écoliers qui dévalisent les bonbons et entre 18 et 20h la série de pendulaires en mal de cigarettes.

«Je ne sais pas pourquoi les petits kiosques disparaissent. Je ne sais pas. J’en ai fait, des petits boulots. Mais c’est ici que j’ai appris à apprécier la liberté.»

La mise à l’enquête du parking souterrain est attendue pour le deuxième quart de 2020.

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