Switzerland

Un vent spécial souffle dans les voiles de Saint-Sulpice

Le vent du sud-ouest vient de se lever sur la plage de Saint-Sulpice et, comme d’habitude, un ballet presque ininterrompu de voitures se forme dans les minutes qui suivent sur le parking jouxtant le rivage. Les kitesurfeurs de la région ont tous arrêté leurs activités pour rejoindre le lac, où les vingt nœuds promettent du grand spectacle. «On n’a pas toujours de bonnes conditions pour sortir. Alors quand tout est réuni, il faut être prêt. Au taquet», lance Greg, graphiste indépendant.

Tous sont tous connectés en permanence sur les applications météo, de sorte à pouvoir anticiper la moindre fenêtre de vent. «Le matos est tout le temps dans le coffre. Ça permet de gagner du temps», sourit Yann, un mordu qui vient de lâcher la clientèle du magasin de cigares familial pour un après-midi récréatif. Sébastien, médecin de 48 ans, est dans le creux de la vague. «Je viens de finir mes nuits et je repars demain pour 26h». Il ne pouvait pas manquer une météo aussi favorable. Car ici, c’est le ciel qui dicte le rythme. Nicolas sort une combinaison humide de son coffre de voiture. «J’étais déjà là la veille. Elle n’a pas eu le temps de sécher», avoue-t-il sans se repentir de son addiction.

Comme les chips

Le kitesurf exerce une attirance presque magnétique que les non-pratiquants ont un peu de mal à saisir. «Le gros problème, dans ce sport, c’est que tu deviens vite accro», reconnaît Yann. «C’est un peu comme les chips: dès qu’on commence, il est difficile de s’arrêter, image Sébastien. J’ai déjà vu des gens larguer conjoint, enfants et travail pour aller faire du kite.» «Parce que c’est une discipline absolument magique», témoigne Greg, auquel on demande de préciser la formule. «C’est la liberté à l’état pur. Je fais de la planche à voile et c’est très différent, car on a ce mat au milieu de la planche. En kite, on a juste une aile qui nous tire. On se sent tout léger. Et puis, c’est une discipline en 3D, car elle nous permet même de voler.»

Nicolas décrit «un moment de plénitude, cool, sans compétition». Yann une pratique «en harmonie avec plusieurs éléments. On a des sensations de glisse et de hauteur. C’est hors du commun. Je viens de recevoir ma taxation d’impôts définitive et je suis tout content d’aller faire du kite pour oublier tout ça!» La discipline permet un «reset» presque intégral. Sur l’eau, le pratiquant devient injoignable et presque invisible. Comme coupé du monde.

La bise les pousse ailleurs

La porte d’accès à cet univers parallèle s’ouvre sur Saint-Sulpice, pile entre Lausanne et Morges. C’est la capitale du kite en Suisse romande quand le vent souffle du sud-ouest «parce qu’il rentre bien dans le secteur et que le terrain est dégagé», décrypte Francis, 68 ans et doyen du lieu. «Par bise en revanche, c’est innavigable car le vent est irrégulier et pousse au large.» Dans ces conditions, la communauté met les voiles pour Genève ou le lac de Neuchâtel, sortie Yvonand.

Les pratiquants ne sont rien sans le vent. C’est lui qui leur dicte le chemin et leur impose le matériel. «En fonction des conditions, on change de surface de voile», renseigne Francis. «Concrètement, plus le vent est léger et plus tu choisiras une voile de grande taille», explicite Yann. A la question, «tu sors en combien?», les kite-surfeurs répondent 5 et demi, 7, 9 etc. soit, en mètre carrés, la taille de leur aile. Le choix ne se fait jamais sans tenir compte du type de planche, certaines ayant un foil, d’autres étant plutôt typées surf ou wakeboard. La combinaison de la voile et de la planche est importante car elle conditionne la pratique. Et peut engendrer de graves mésaventures. «Ce qu’on craint en kite, c’est le changement brutal de météo, dit Yann. Si on arrive au large et que le temps se gâte, le vent peut passer du simple au double, et notre matériel devenir inadapté. C’est là que ce sport peut devenir très dangereux.»

Du matériel abordable

Les accidents sont toutefois rares. Le kitesurf est une discipline plus douce qu’elle n’y paraît. «On peut même en faire quand on est vieux et qu’on a des rhumatismes partout, livre le médecin surfeur. Comme on est tenu avec le harnais, on n’a pas besoin de forces. Juste un peu de technique.» Or le kite s’apprend très vite. «En deux, trois jours on peut se faire plaisir.» «Ceux qui ont fait du snowboard, du surf ou de la planche à voile sont avantagés, dresse Romain, 21 ans. Tout dépend des profils: certains auront besoin de deux semaines de cours quand d’autres seront autonomes après une initiation de 3 ou 4 heures.»

Une fois le baptême effectué, les adeptes peuvent plonger tout entier dans la discipline avec le matériel adéquat. «Il faut compter 2000 francs pour un équipement neuf, environ 700 pour de l’occasion», évalue Romain. L’accès au lac est évidemment gratuit. Il suffit simplement de se renseigner sur la possibilité d’accéder aux plages en été, celle de Saint-Sulpice étant par exemple réservés aux baigneurs durant les mois chauds. Le reste de l’année, le froid n’est pas un obstacle pour les kitesurfeurs, qui bénéficient de combinaisons, gants et cagoules hyper sophistiqués. «On pourrait rester trois heures sur l’eau», nous a lancé Olivier mardi matin pendant qu’on grelottait sur le rivage, comme congelé. L’air était à 7 degrés, l’eau aussi.

On venait de rencontrer les kitesurfeurs de Saint-Sulpice mais c’est comme si on faisait déjà partie de la famille. «Ici, c’est comme une communauté. On se connaît très vite. Car tout le monde est sympa, se parle et s’aide», nous avait prévenu Nicolas. Les codes sont empruntés à la culture californienne: tutoiement généralisé, vocabulaire spécialisé, coolitude assumée, le tout dans un environnement bienveillant, intergénérationnel et…exclusivement masculin. «Les filles viennent aussi mais moins en hiver», renseigne Francis, avant d’aider un collègue à enfiler sa combinaison. Nicolas adore l’esprit du lieu. «Ici les gens font attention aux autres. Je n’ai jamais vu une once d’agressivité sur un spot de kite, même quand on est plusieurs sur l’eau. Car il y a des règles assez précises, selon la direction du vent par exemple, que tout le monde respecte. C’est très différent en surf, que je pratique beaucoup aussi. C’est plus agressif car il y a la prise de vague qui génère des conflits.» En kite, le vent de bonheur est pour tout le monde.