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Pékin connaissait depuis début janvier la gravité de l’épidémie de coronavirus

On pensait que le 20 janvier resterait dans les mémoires comme un tournant pour le pouvoir chinois, décidé à lancer «la bataille contre l’épidémie» de coronavirus lors de la première déclaration publique du président chinois à ce sujet. Xi Jinping indiquait que le virus devait être «résolument enrayé», alors qu’il se propageait pour la première fois au-delà des frontières du Hubei, berceau de l’épidémie. Samedi, «Qiushi», un bihebdomadaire publié par le Parti communiste chinois (PCC), a réécrit le scénario et modifié les rôles et les responsabilités de chacun.

Dans son article, le média officiel rapporte qu’une réunion du comité permanent du Politburo, qui réunit les sept personnages clés de l’appareil politique chinois, dont Xi Jinping, avait eu lieu dès le 7 janvier pour traiter de l’avancée du virus. À cette date, la Chine est loin d’imaginer qu’elle s’apprête à vivre la plus grave crise sanitaire de son histoire récente, mettant des dizaines de millions de citoyens à l’isolement forcé. Les informations liées au coronavirus sont encore publiées au compte-goutte. Quelques jours avant, le 31 décembre, les autorités de la Municipalité de Wuhan confirmaient les premiers cas d’un nouveau virus, semblable au SRAS de 2003.

À l’occasion de cette réunion, le président Xi martèle qu’il faut «contrôler et prévenir» l’avancée de l’épidémie, signe que les hautes sphères du PCC sont au fait de son ampleur. Difficile de comprendre pourquoi «Qiushi», une publication émanant directement du Parti, a décidé de publier ce discours qui met en cause la mauvaise gestion de la crise sanitaire. Car jusqu’ici les critiques se dirigeaient vers les autorités de la ville de Wuhan et de la province du Hubei.

Boucs émissaires

Accusés d’avoir tardé à réagir et débordés par la propagation du virus, les officiels locaux subissent les foudres de la population, couplées à celles de Pékin qui décide de sanctionner des boucs émissaires tout trouvés. La semaine dernière, les deux principaux chefs de la province sont remerciés et remplacés par deux hommes de confiance de Xi Jinping, démontrant son implication dans cette crise sanitaire, devenue le défi majeur de sa présidence, et coupant court à toute rumeur. En effet, à partir du 28 janvier et pendant une semaine, le visage du président le plus puissant des dernières décennies a étrangement disparu des médias officiels, soulevant des interrogations à la tête de l’État.

L’article de «Qiushi» peut s’expliquer par une reprise en main du récit par Pékin, remettant le rôle omniscient de Xi au cœur de l’histoire après sa disparition momentanée. Mais c’est un jeu dangereux qui place sur les épaules du président et du Parti la responsabilité de cette crise, alors que le crédit du gouvernement central a été déjà bien entamé auprès de sa population, enragée par la multiplication des scandales sanitaires.

Ce coronavirus pourrait surtout remettre en cause le contrat tacite passé entre les Chinois et leurs autorités: un blanc-seing donné à ce régime autoritaire en échange d’un enrichissement personnel longtemps assuré par des décennies de croissance à deux chiffres. Mais en 2019 le PIB chinois a progressé de 6,1% seulement. La mort, le 6 février, du Dr Li, qui a lancé l’alerte, a provoqué une indignation populaire rarement observée depuis l’arrivée de Xi au pouvoir en 2012.

Dans la foulée, les réseaux sociaux s’embrasaient de colère à l’encontre du pouvoir communiste. Outre les publications demandant la liberté d’expression, les Chinois remettaient directement en cause la légitimité de ce régime autoritaire, opaque et accusé d’avoir bâillonné ce médecin ordinaire devenu martyr. «Nous savons très bien que ce ne sont pas les chauves-souris qui nous tuent», s’écriait un internaute, en référence au mammifère suspecté d’avoir passé le virus à l’homme. Depuis, la censure a nettoyé les commentaires relatifs au Dr Li, mais ce nouveau développement pourrait raviver sa mémoire et la grogne de la population chinoise envers ses dirigeants.