Switzerland

Le Coronavirus l’emporte sur la fièvre des Brandons

«J’ai l’impression d’avoir perdu une personne proche de ma famille, mais que, finalement, ce décès touche aussi toute la ville.» Membre du groupe de chars Les chiens méchants, Logan Duc résumait ainsi la sombre ambiance régnant en ville de Payerne, vendredi, depuis l’annonce d’interdiction des manifestations de plus mille personnes par le Conseil fédéral.

Présente à la halle des chars des fameux Brandons, qui devaient célébrer leur 125e anniversaire, son équipe tente néanmoins de faire contre mauvaise fortune bon cœur. «On sort notre petit char pour quand même faire un peu la fête samedi, et si la forêt brûle toujours l’année prochaine, notre char 2020 sera peut-être encore dans l’actualité», souffle son président, Sven Romanens.

«Les Brandons sont immortels et ce n’est pas une grippe venue de Chine qui va les arrêter»

Sylvain Hostettler, président du Comité des masqués

Dans tout Payerne, cette ambiance de deuil s’est répandue dès que le Comité des masqués, les organisateurs du plus grand carnaval de Suisse romande, a annoncé avoir pris acte de la décision d’Alain Berset. «Le Comité des masqués annule l’entier des festivités, soit la soirée du vendredi, les cortèges, les différents concerts, le village de fête sur la place Paray-le-Monial et les animations à la halle des fêtes. À noter que cette interdiction s'applique également aux Guggenmusik payernoises», précisaient les organisateurs dans la foulée.

La halle des fêtes où une choucroute géante devait être partagée (Crédit:Chantal Dervey)

Au Village de fête, une imposante cantine enjambant la rue de Lausanne censée marquer dignement le 125e anniversaire de la manifestation, les démontages étaient lancés immédiatement. Sous le regard des caméras, les bénévoles partagent la traditionnelle fondue qui marque la fin des constructions, tout en rangeant du matériel. Des personnes viennent spontanément s’annoncer pour aider. «Ça fait chaud au cœur et la fondue est extra, même si on est tous amers», commente Vincent Marcuard, chef du Village. En fin de journée, le bar et les scènes devant accueillir une bataille de 15 Guggenmusik engagées pour l’occasion étaient déjà démontés.

Les larmes du comité

«C’est incroyablement dur de dire aux gens qu’il n’y aura pas de fête, alors qu’on travaille à ce qu’elle soit la plus belle possible depuis des mois, mais on ne peut pas faire autre chose que de prendre acte de la décision fédérale. C’est terrible, mais les Brandons ont 125 ans, ils sauront se relever», lâchait à chaud Sylvain Hostettler, président d’organisation. Passé les larmes de son comité, «Vinvin» qui s’apprêtait à tirer sa révérence après 2020, rappelle aussi le devoir moral, alors que certains imaginaient pouvoir saucissonner la fête. «On ne peut pas jouer avec la santé des gens. Imaginez si nous avions maintenu la soirée privée du vendredi, mais que quelqu’un ait été infecté...»

Les décors attendront l’année prochaine. (Crédit:Chantal Dervey)

Sur les réseaux sociaux naturellement, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. «On se préparait à la neige, à la pluie, au vent, mais pas à ça. RIP 125e Brandons», mentionnait un constructeur de char. En fin de journée, plus de mille personnes annonçaient vouloir suivre un internaute en ville dans son événement «Je ne mourrai pas du coronavirus sans avoir fait les Brandons une dernière fois». Des musiciens des quatre Guggenmusik officielles de Payerne ou des constructeurs de chars notamment.

«On était en train de câbler la sono quand on a appris la décision. Ça fait mal», lâche François Vessaz, du groupe des Bonzes, qui devait défiler pour la 20e fois dimanche. Dans les écoles aussi, plusieurs sources font état d’enfants en pleurs, déçus de ne pouvoir défiler samedi après avoir travaillé des heures à la confection de leurs costumes.

Au Village de fête de Vincent Marcuard, bar et scènes étaient déjà démontés en fin de journée. (Crédit:Chantal Dervey)

Si les cortèges n’auront pas lieu, les bistrots de la place ouvriront néanmoins leurs portes. «Je suis dégoûté de finir en queue de poisson sur une telle édition, mais j’espère que les gens voudront quand même faire un peu la fête et je vais organiser une cagnotte pour le CDM», signale Fabrice Bersier, patron de la pinte communale La Vente, qui reprendra bientôt un autre bistrot.

«La Châtelaine» en vente

Même la Municipalité, dont la syndique Christelle Luisier rejoindra bientôt le Château cantonal, a décidé de se grimer comme prévu pour rejoindre le caveau communal, sans toutefois aller ensuite à la halle des fêtes. Samedi, la future conseillère d’État pourra quand même acheter un «Journal des Brandons» qui lui est spécialement dédié, puisqu’elle y est caricaturée en Une et que son titre est «La Châtelaine». Si le canard ne sera pas vendu en musique, comme c’est normalement le cas, il le sera en kiosque pour le prix de 1 Greta, soit 2 tunes (Berg). Comble de l’ironie, le journal satirique annonce le coronavirus comme invité d’honneur.

«J’ai l’impression d’avoir perdu une personne proche de ma famille, mais que finalement, ce décès touche aussi toute la ville»

Logan Duc, membre du groupe de chars Les chiens méchants

Un peu plus loin, au Cerf, la brasserie emblématique des Brandons, le chef Léonce Huguet, dont ces Brandons seront aussi les derniers, majorera ses prix de 1franc pour soutenir la manifestation. «Si la Commune devait voter un budget de soutien financier pour les Brandons, cela passerait bien avant la véranda du Café du Marché», lâche le restaurateur dans un sourire.

Brandons immortels

La question du coût final de cette annulation est désormais sur toutes les lèvres. Les Brandons reposent sur un budget de plus d’un demi-million de francs. Avec une annulation la veille de la fête, tout avait déjà été construit. Les frais sont donc engagés, mais aucune rentrée financière n’est possible. «On réfléchira à tout cela à tête reposée, mais pour moi, les Brandons sont immortels et ce n’est pas une grippe venue de Chine qui va les arrêter», répond le président Hostettler.

L’annulation des Brandons ne laisse personne indifférent. Même l’armée a prêté main-forte dans l’après-midi en rachetant à prix coûtant quelque 800 portions de la choucroute de vendredi, ainsi que le papet vaudois de dimanche. Décidément, les Brandons de Payerne semblent persécutés par les années 20. En 1920, les épidémies combinées de fièvre aphteuse et de grippe espagnole avaient déjà entraîné l’annulation du carnaval.