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Hans Bühler, le vendeur de Crypto piégé en Iran et pour le restant de sa vie

Pendant vingt-cinq ans, Hans Bühler s'est battu pour que son histoire soit tirée au clair. L’ingénieur commercial zurichois est décédé il y a un an et demi, après une brève et grave maladie. Le fait qu'il n'ait jamais su avec certitude ce qui s’était vraiment passé fait partie de la tragédie de sa propre histoire. En mars 1992, il avait été arrêté à Téhéran alors qu'il se rendait en Iran pour la société Crypto AG, basée à Zoug, afin de vendre un système de cryptage suisse à l'armée et à la direction de la police. Cette technologie «de haute qualité» permettait de transmettre des messages secrets par fax ou par téléphone de manière sécurisée… en apparence.

Hans Bühler était un opérateur radio amateur et un globetrotteur passionné. Selon la CIA, ses résultats le plaçaient parmi les meilleurs vendeurs de Crypto. C’était bien sûr lié à son talent de vendeur inné, son engagement envers les clients, mais aussi au besoin de l'Iran en matière de technologie de cryptage. Déjà sous le règne du Shah, l'armée et les services secrets iraniens faisaient partie des bons clients de la société basée à Zoug, et ces bonnes relations d’affaires se sont poursuivie sous Khomeini.

Ce n'était pas la première tournée de Bühler en Iran: il y était même assez souvent pour bredouiller quelques mots de farsi. L'Iran n'aurait jamais commandé de matériel aussi sensible aux États-Unis ou aux Russes; les dirigeants de l'armée et de la police de cet État non aligné préféraient faire confiance à la technologie helvétique. Seulement voilà, Bühler ignorait que depuis quelques mois, l'Iran commençait à se méfier également du matériel de chiffrement de Zoug. Sept mois plus tôt, le principal opposant Schapur Bakhtiar avait été assassiné par deux agents iraniens à Paris. Les services de renseignements occidentaux avaient pu déchiffrer l'implication de l'Iran dans cette assassinat ciblé grâce à des communications avec les agents. Un employé de l'ambassade d'Iran à Berne, le petit-neveu du président de l'époque, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, avait également été impliqué et arrêté.

En arrêtant Hans Bühler, l'Iran entendait en apprendre davantage sur les dessous de l’arrestation à Berne et le fait de retenir en otage un ressortissant suisse devait servir de moyen de pression pour empêcher l'expulsion du petit-neveu vers la France.

Le Suisse passa finalement neuf mois et demi en détention en Iran, dont une grande partie dans une prison militaire près de Téhéran. Hans Bühler avait été isolé et torturé psychologiquement. Un jour, le procureur n'avait stoppé son interrogatoire qu’une fois le Suisse attaché sur une planche de torture.

Mais la Suisse officielle ne s’était pas laissé intimider par l'arrestation de Bühler et avait extradé l'employé de l'ambassade d'Iran vers France à la fin du mois de juin. Hans Bühler ne savait manifestement rien de l’emprise des services secrets américain et allemand sur son entreprise; lors des interrogatoires, il s'est contenté de mentionner quelques noms de clients, le montant des commissions et qui avait reçu des bourses de formation. Il aurait pu être libéré au bout de trois mois, mais Crypto AG ou la Suisse aurait dû payer une rançon de 1,5 million de dollars.

C’est là que commença le conflit entre la CIA et le service de renseignement allemand, le BND. Les États-Unis et l'Allemagne avaient des règles différentes en pareils cas. La loi et la pratique américaines interdisent le paiement de toute rançon; l'Allemagne, de son côté, procédait de façon plus pragmatique. L’entreprise Crypto AG avait peu de liquidités financières, car les affaires s’étaient considérablement détériorées depuis 1987. La société basée à Zoug avait supprimé une centaine d'emplois en 1993, parce que de nombreux pays acheteurs souffraient de la crise de la dette.

La question du paiement de cette rançon devint le plus grand test de résistance au stress d’opération germano-américaine, que la CIA a appelé «Minerva». Les services de renseignement américains craignaient qu’un paiement, même sous la table, ne laisse des traces et fasse voler le projet commun en éclat. Le BND, lui, s'inquiétait de la publicité important autour de Crypto AG, si le vendeur suisse restait longtemps en captivité en Iran. Au bout de neuf mois, Hans Bühler était au bord de la rupture psychologique. À Zurich, sa compagne faisait tout ce qui était en son pouvoir pour faire pression sur l’entreprise et le Département fédéral des affaires étrangères afin qu’ils parviennent à un accord avec les Iraniens. Finalement, le BND décida de payer la rançon sans en informer la CIA. L'argent fut transféré via la Suisse et on décida de parler de «caution» plutôt que de «rançon».

Une fois de retour en Suisse, Bühler était un risque permanent pour le projet Minerva. Il avait été traumatisé par son emprisonnement, les jours d'interrogatoire et la torture psychologique. Il était également convaincu que la société aurait pu le faire sortir après trois mois déjà. Il s’était mis à enquêter jour et nuit sur les raisons de son arrestation; il appelait les membres du conseil d’administration ou d’autres conseillers de l’entreprise, s’adressait sans cesse à la direction, parlait avec des journalistes, les autorités et d'anciens employés. Un ex-directeur adjoint de la société, licencié en 1977, lui avait parlé d’appareils manipulés et de l’emprise de cryptologues américains et allemands; son collègue sur le marché de l'Europe de l'Est lui avait révélé que le commandement de l'armée yougoslave se méfiait des appareils Crypto; un technicien de laboratoire avait parlé «d’avancées technologiques contraintes» et un membre du conseil consultatif avait fait des insinuations sur un propriétaire allemand clandestin. Un faisceau d’indices, mais pas de preuve ultime.

La CIA et le BND avaient donné à l'affaire Bühler le nom de code «Hydra». Dans la mythologie grecque, c’est un monstre à plusieurs têtes qui se régénèrent doublement lorsqu’on en coupe une. Et ce fut le cas: chaque tentative du PDG allemand Michael Grupe de faire taire Bühler avec une indemnité de licenciement, un emploi au bureau, la prise en charge de ses soins psychiatriques ou la possibilité de travailler comme prestataire externe ne calmait que temporairement la situation. Le besoin de Hans Bühler de parler de son affaire était plus forte, même les menaces de poursuites judiciaires ne l’en dissuadèrent pas.

Après un article fouillé du «Baltimore Sun» en 1995, la société avait demandé et obtenu une injonction superprovisionnelle. Mais devant la justice, avec la menace d’un procès public, avec des comparutions de témoins, la situation devenait délicate. La CIA avait recommandé cette stratégie, convaincue que la perspective de plusieurs années de bataille judiciaire ne finisse par décourager Hans Bühler. Après un ultimatum, l’ex-employé de Crypto finit par accepter de garder le silence et signa une pénalité contractuelle de 100 000 francs suisses pour chaque violation.

«C'était un dénouement sur le fil du rasoir», peut-on lire dans un des documents de la CIA révélés cette semaine. L'accord avait permis d’éviter l’emballement de l’affaire, qui, au bout du compte, aurait menacé toute l’opération de renseignement conjointe entre la CIA et le BND. De nombreux clients, en particulier l'Indonésie et l'Égypte, avaient posé des questions désagréables aux représentants de Crypto sur le terrain, d'autres, comme l'Italie, avaient toujours été sceptiques.

L'affaire Hydra avait finalement poussé le BND à se retirer de la société contrôlant secrètement Crypto AG en 1993. Le service de renseignement allemand fut très agacé par le fait que la CIA n'ait pas elle aussi contribué au paiement de la rançon. Il semble également probable que la société zougoise ait eu besoin d'argent frais, alors qu'auparavant elle avait même temporairement dégagé des bénéfices, qui avaient alimenté les caisses des deux services secrets. Un renflouement de la société laisserait inévitablement de nouvelles traces. Pour ne rien arranger, le BND n’était pas du même avis que les Américains, sur leur politique de communication. Ces derniers avaient la fâcheuse tendance à rendre immédiatement publics leurs succès en matière de décryptage. Le BND aurait préféré que ces succès restent confidentiels, car chaque indice augmentait la méfiance dans les États concernés.

L'affaire occupa Hans Bühler pour le reste de sa vie. Au lieu de s’amuser dans son grenier à Zurich avec sa radio amateur, il avait passé neuf mois dans une prison militaire de Téhéran, en proie à des techniques d'interrogatoire destinées à briser un homme. Au lieu d'assister au concert lors de la remise du diplôme de maturité de sa belle-fille, il avait entendu les cris de ses codétenus que l’on torturait. «Tu nous manques», a déclaré la fille lors du service funéraire au cimetière de Seebach en août 2018. Le fait qu'il n'ait jamais su avec certitude ce qui s’était vraiment passé fait partie de la tragédie de sa vie.

Aujourd’hui, le monde entier sait.

Res Strehle, ancien rédacteur en chef du «Tages-Anzeiger», a écrit un livre sur l’affaire Bühler paru 1994.

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