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Grain de sable: Une histoire de fesses

Grain de sableUne histoire de fesses

Un mien voisin et néanmoins ami est tombé récemment amoureux d’un vieil appareil photo Polaroïd, qu’il dégaine avec aisance. Il a la chance d’être plus follement amoureux encore de sa compagne, qui le lui rend bien.

Un beau matin, cet état de félicité collective fut très logiquement couronné d’un «clic-clac» au saut du lit, mon ami honorant d’un cliché hamiltonien les fesses nues de sa douce déambulant dans la chambre, en même temps qu’il garnissait d’une pièce supplémentaire un travail artistique commencé il y a quinze ans et intitulé «Penser la peur» – ai-je précisé que cet ami vit de son métier d’artiste peintre et qu’il possède un sens du titre très personnel?

Bref, son polaroïd est beau, dévoilant dans le flou d’un grain bleu roi des courbes sages et élégantes. Il le scanne, le glisse dans le torrent de ses publications Instagram… et c’est le drame! D’amant photographe, il devient délinquant pornographe. «Infraction! Votre publication a été supprimée car elle contrevient à nos règles sur la nudité ou les actes sexuels».

Malgré la douzaine de hashtag balisant très clairement la nature et la destination de cette image (#artcontemporain, #swissart, #polaroid660, #jeanmariereynier, etc.), la voici jetée dans la fosse commune des obscénités ordinaires par la pince mécanique d’un robot. L’intelligence artificielle qui flique Instagram (et que partage Facebook) a tranché: fesses = pas bien!

«Les fesses d’O. sont désormais entre les mains du conseil de surveillance du réseau social, un machin en construction composé de 40 humains.»

Vexé en tant qu’amant et qu’artiste, le criminel malgré lui fait objection auprès du réseau social et, dans la case prévue à cet effet, demande au maelström algorithmique qui fonde la conscience morale d’Instagram de se pencher une nouvelle fois sur les fesses de sa copine. Victoire!

«Nous avons examiné votre photo et l’avons republiée parce qu’elle n’allait pas à l’encontre des règles de la communauté», répond un second robot plus coulant. Hélas, mon ami a tout juste le temps de déboucher un jéroboam de Rimuss qu’Instagram change à nouveau d’avis. «Infraction! Etc., etc.»

Les fesses d’O. sont désormais entre les mains du conseil de surveillance du réseau social, un machin en construction composé de 40 humains «indépendants, issus du monde entier, qui confirmeront ou infirmeront les décisions prises par Facebook» auprès de ses 2 milliards d’utilisateurs, nous apprend la charte. Bon courage!

Avec des critères aussi merveilleux que ceux fixant le droit d’exposer une paire de seins (au hasard: «est interdit le palpage (sic) d’une poitrine féminine défini comme un mouvement de prise où les doigts sont pliés et montrant à la fois des traces sur la poitrine ainsi qu’un changement de forme clair de celle-ci»), le pola de mon ami a encore de beaux jours dans son cartable.

François Barras est journaliste à la rubrique culturelle. Depuis mars 2000, il raconte notamment les musiques actuelles, passées et pourquoi pas futures.

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