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Switzerland

Dans les coulisses de la première exposition du MCBA

Trois métiers au front

Conservatrice

Laurence Schmidlin (art contemporain) fait partie d’une équipe de quatre conservateurs. Leur mission est d’étudier, de documenter et de mettre en valeur la collection dans des publications. Tous travaillent à son enrichissement mais «tout n’entre pas dans une collection», précise-t-elle. Et c’est encore collectivement que l’équipe œuvre à l’élaboration du programme. Le rythme des expos va passer de trois à neuf par année. «Avec Nicole Schweizer, nous nous occupons aussi de l’espace Projet voué à l’art contemporain et aux projets réalisés in situ.» La Russe Taus Makhacheva (du 13 mars au 17 mai 2020) sera la première invitée.

Régisseurs d'oeuvres

Sofia Sanfelice di Monteforte et Sébastien Dizerens suivent à eux deux à la trace les déplacements des presque 11'000 pièces du MCBA. À eux de gérer les contrats de prêts et d’assurance, de préparer les transports et d’en coordonner la logistique. Ils étaient donc aux premières loges pour le déménagement depuis Rumine. Un défi et… «zéro casse, précise Bernard Fibicher, exception faite d’un cadre endommagé et déjà réparé». Les deux régisseurs ont enchaîné avec le montage de l’exposition. «C’est un très bel outil, on en découvre les possibilités tous les jours et ce qui est sûr, c’est qu’on fait des kilomètres.»

Restaurateurs

Françoise Delavy et Willy Stebler ont inauguré le premier atelier de restauration de l’histoire du MCBA sur le site de Plateforme10. Leur travail ne se résume pas aux interventions sur les œuvres lorsqu’ils les jugent nécessaires, il s’articule également autour de la surveillance des conditions dans lesquelles les pièces sont conservées ou exposées. Les restaurateurs interviennent encore au moment de décider d’un prêt. S’ils estiment l’œuvre en état de voyager, ils font un constat au départ, définissent les conditions de transport, parfois ils l’accompagnent et refont un constat au retour.

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Il y pense depuis une année, une année et demie, un peu stratège. L’attitude, aux prémisses d’une exposition, n’a rien d’une posture. Il faut cartographier les salles, dessiner les emplacements des œuvres, jauger la densité, les dynamiques, se forger une première impression et oser bousculer ses plans si la mécanique s’embrouille déjà sur le papier. Mais il y a quelques semaines, Bernard Fibicher, le commissaire de l’exposition inaugurale du Musée cantonal des beaux-arts, a bien dû se lancer dans le vide; 3220 m2 de vide pour accrocher «Atlas, cartographie du don»!

Le projet de musée a peut-être pris dix ans avant de se matérialiser sur le site de Plateforme10 mais il ne reste plus que onze jours avant l’ouverture publique, le 5 octobre, de cet hommage à la succession de donateurs qui ont fait du «musée pauvre», du début du XIXe, une institution riche. Et à l’étage, dans les immenses espaces où tout peut encore se passer d’ici là – inversion de l’ordre des toiles, réglages de l’éclairage davantage bleuté là où rentre la lumière du jour –, celui qui est aussi directeur du nouveau vaisseau l’avoue: «La nuit, je me réveille tôt, conscient de tout ce qu’il reste à faire et je panique. Mais dès que j’arrive ici, je vois que ça avance.»

Un mètre et des gants blancs

Quelque part. Invisible. La haute technologie veille sur les températures, les luminosités, la sécurité. L’homme gère la part du sensible, un carnet de notes, un mètre et des gants blancs dans les poches si jamais. Aux aguets. Et s’il lui arrive de chercher ses mots, s’il admet s’être un peu retiré du monde qui continue à tourner, dans l’enfilade des salles, il se rappelle devoir décaler un tableau pour ne pas gâcher l’effet de surprise. On passe devant un triptyque du Genevois John Armleder, la seule œuvre prêtée par une galerie – l’exemple qui contrarie la règle. À moins qu’elle ne séduise un mécène! Bernard Fibicher en caresse l’espoir.

«Fantastique et flippant»

En marche vers l’espace suivant, celui croisant différentes visions de forêts, il s’arrête: «Je vois tout. Là, la saleté sur les baies vitrées me saute aux yeux. Mais il faut aussi dompter les espaces (ndlr: l’exposition inaugurale occupe l’ensemble du bâtiment). C’est à la fois fantastique d’être les premiers à les utiliser et flippant: l’heure de vérité approche, le public et le monde des arts nous attendent. On espère leur offrir le frisson de la découverte.» L’exposition fuit la facilité chronologique pour dessiner les contours d’une collection généraliste qui traverse les âges, mais le commissaire s’est aussi réservé quelques effets pour la future exposition permanente. Comme certains Félix Vallotton restés cette fois-ci dans les réserves avec les Louis Soutter. Un seul étant au rendez-vous. Il est cependant ravi d’y avoir inséré une pièce relativement ancienne de la Lausannoise Francine Simonin. «C’est une artiste magnifique et pas assez reconnue.»

Manœuvre délicate

La tension monte. L’immense toile du Jurassien Rémy Zaugg est en cours d’accrochage. Elle bouge, la manœuvre est délicate. Bernard Fibicher s’immobilise au milieu d’une phrase pour la suivre, avant de reprendre: «J’adore cuisiner et plus encore à partir de ce que je trouve dans mon frigo. J’ai fait pareil pour cette exposition et sans trop forcer, j’ai pu délimiter une dizaine de thématiques.» En prêt à long terme, quatre dessins monumentaux du Lausannois Alain Huck attendent eux aussi d’être fixés. La fierté parle, leur dernière sortie publique date de 2011 à «Unlimited», l’exposition phare d’Art Basel. Mais dans une autre salle, seuls deux tableaux sont déjà au mur, les autres reposent encore au sol. L’air semble au grand chambardement et le commissaire confirme: la puissance de deux artistes (Giuseppe Penone, Miriam Cahn) s’annule, l’enchaînement imaginé sur papier ne fonctionne pas.

«Parfois, ça se joue aussi sur les cadres qui ne vont pas ensemble. Lorsqu’on travaille sur photos, on ne voit que les œuvres. Alors c’est comme en cuisine quand on ne peut pas suivre une recette, il faut improviser. Mais ça fait partie du jeu!» Tout comme la découverte d’une œuvre dans cet exercice d’immersion parmi les presque 11'000 pièces à l’inventaire du MCBA. Le Christ dessiné par un Hollandais du XVIIIe siècle est sorti de sa réserve pour en témoigner. «Sa couronne de martyr m’a fait penser aux épines d’acacia qui composent l’œuvre de Giuseppe Penone. Toutefois, je ne les ai pas mis côte à côte afin d’éviter les rapprochements trop faciles.»

«Se faire plaisir»

L’art de doser, de rythmer, de codifier une exposition n’a pas évolué radicalement pour le sexagénaire qui a fait ses débuts de commissaire au Musée d’art de Sion. Avec quelle affiche? Son pas ralentit, il avoue ne pas se souvenir de son premier accrochage. «En matière d’exposition, tout a été fait et exploité. Aujourd’hui, la mode est à l’intervention d’un cinéaste, d’un philosophe sur une collection comme au dialogue entre un artiste et un autre. On l’avait d’ailleurs fait en 2011, déjà, avec Katz et Vallotton.»

Pour lui, le seul véritable changement en trente ans porte sur la médiation. «Ce qui ne veut pas dire monter les expositions en fonction du public – ce que font certaines institutions, études de marché à l’appui, pour arriver à Picasso, Miró, etc. – mais en tenant compte du public et en produisant du sens, du sens commun. Il n’y a que le célèbre curateur bernois Harald Szeemann (ndlr: décédé en 2005) qui pouvait se permettre de dire qu’il travaillait pour lui et que comme il était humain, ses propositions allaient plaire aux autres. Mais la règle de base, poursuit-il, reste qu’on ne peut monter une expo sans se faire plaisir à soi-même.» Bernard Fibicher en avoue déjà quelques-uns sur cette exposition, comme la comparaison formelle entre un tableau ancien et une sculpture minimaliste ou l’inclusion d’un Pierre Keller dans la salle cartographiant le tendre. «Comme quoi tout n’y est pas toujours tendresse», lâche-t-il.

Entre les caisses en attente d’être ouvertes – dont celle du quadriptyque offert au MCBA par Pierre Soulages –, entre les échelles et l’incessant ballet des monteurs, le pas du directeur imprime une certaine fierté. «Ce qui m’a également plu dans ce défi, c’est de ressortir des pièces comme «Le Retour du bûcheron» peint en 1890 par Frédéric Rouge. L’Aiglon était une vraie vedette à son époque et c’est un peu notre Albert Anker!» La gourmandise est montée jusqu’à plus de 300 pièces pour cette inauguration. Et si toutes ne sont pas encore au mur, Bernard Fibicher arrive à passer au-delà du stress pour demander, en riant, de descendre de quelques centimètres l’une d’elles, déjà accrochée. La blague revient devant le premier Alain Huck, désormais à sa place. Le rire ne dure pas, c’est l’enthousiasme d’un homme habituellement placide qui l’emporte. «Ouah, c’est magnifique.»

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